Hier, un ami qui ne lit jamais de romans m’a lancé un défi.
Il se tenait devant ma bibliothèque avec cette expression bien particulière des gens qui veulent lire, mais qui pourraient aussi abandonner le projet dans les trente prochaines secondes.
Il cherchait un livre.
Pas trop long.
Pas trop compliqué.
Et surtout, selon ses mots, « qui ne transforme pas une soirée tranquille en crise existentielle ».
Rien que ça.
La situation était donc urgente.
Je n’avais pas le temps de lui expliquer l’organisation de ma bibliothèque, mes territoires littéraires ou toutes les raisons pour lesquelles un roman peut déplacer une journée, une pensée et parfois même une vie entière.
L’homme voulait un livre.
Et il le voulait avant de changer d’idée.
J’ai donc commencé à fouiller dans ma collection Déjouer le sérieux.
Pas nécessairement des romans légers.
Encore moins des histoires où tout va bien, où les gens trouvent l’amour dans une petite boulangerie et où les problèmes se règlent autour d’un café servi dans une tasse beaucoup trop grande.
Non.
Des romans qui regardent ce qui cloche. Des romans qui rient de travers.
J’en ai sorti cinq.
Oui, cinq.
Je suis incapable de proposer un seul livre lorsqu’on m’en demande un. C’est un défaut assez peu surprenant chez quelqu’un qui possède une bouquinerie.
J’ai d’abord pensé au Vicomte pourfendu, d’Italo Calvino.
L’histoire commence plutôt efficacement. Le vicomte Médardo reçoit un boulet de canon en pleine poitrine et se retrouve séparé en deux moitiés parfaitement distinctes.
D’un côté, tout ce qu’il possède de mauvais. De l’autre, tout ce qu’il possède de bon.
Vous devinez probablement que ni l’une ni l’autre ne devient particulièrement agréable à fréquenter.
Calvino transforme ainsi une question assez vertigineuse sur la nature humaine en conte absurde, drôle et délicieusement cruel.
Que resterait-il de nous si l’on retirait toutes nos contradictions?
Serions-nous enfin meilleurs?
Ou simplement insupportables autrement?
J’ai ensuite sorti Le complexe de Salomon, d’Hélène Vachon.
Avec elle, le monde n’a même pas besoin d’être coupé en deux pour devenir étrange.
Il suffit de le regarder un peu de côté. Une situation quotidienne cesse soudainement de respecter les règles élémentaires de la réalité.
Et nous voilà ailleurs.
Pas complètement ailleurs. Juste suffisamment pour nous demander si le problème vient du livre ou de nous.
Puis il y a 99 F, de Frédéric Beigbeder.
Avec ce roman, on quitte l’absurde tendre pour entrer dans quelque chose de beaucoup plus corrosif.
Le monde de la publicité.
Octave travaille dans ce système. Il connaît les ficelles. Il participe à la machine tout en cherchant à la faire exploser.
Disons que la démarche manque légèrement de cohérence.
Mais nous avons déjà établi que la cohérence n’était pas toujours une qualité.
99 F est cynique, excessif et volontairement provocateur.
Il ne cherche pas à nous rassurer. Il nous montre plutôt le décor, les projecteurs et les personnes qui déplacent les meubles pendant que nous regardons ailleurs.
Le quatrième livre était Maple, de David Goudreault.
Ici, nous entrons dans un univers plus sombre.
Maple, une « péripatéticienne bien mûre », sort de prison et se retrouve sur la piste d’un meurtrier qui s’attaque à des travailleuses du sexe d’Hochelaga.
Sur papier, ce n’est pas exactement le livre que l’on proposerait spontanément à quelqu’un cherchant une lecture plus légère.
Je le reconnais.
Mais Maple possède quelque chose que les autres personnages de cette sélection ont aussi, chacun à leur manière.
Elle ne cherche pas à devenir une victime convenable ou un personnage inspirant que l’on pourrait admirer à une distance sécuritaire.
Elle avance.
Elle frappe.
Elle répond.
Elle transforme l’humour en moyen de défense.
Pas pour faire disparaître la violence.
Pour éviter que cette violence occupe tout l’espace.
Enfin, j’ai sorti Une fille pas trop poussiéreuse, de Matthieu Simard.
Parce qu’il fallait bien terminer avec la fin du monde.
La logique est implacable.
Dans ce roman, une immense poussière recouvre tout.
L’air devient difficile à respirer. Les services cessent de fonctionner. Les corps souffrent.
Les humains improvisent.
Et, au milieu de tout ça, ils continuent à chercher un peu d’amour, de proximité et de sens.
Disons plutôt une raison acceptable de se lever le matin.
Les personnages sont parfois maladroits, égoïstes, attachants et franchement discutables.
Comme nous, finalement.
Mon ami est finalement reparti avec un livre.
Je ne vous dirai pas lequel. Il faut bien préserver un peu de mystère.
Mais les cinq sont restés avec moi. Et ils ont commencé à discuter sur un coin de table, comme les romans ont cette drôle d’habitude de le faire dans ma bibliothèque.
Déjouer le sérieux, ce n’est pas nier que le monde va parfois assez mal.
C’est refuser de lui laisser toute la scène.
C’est créer un peu de distance.
Juste assez pour respirer.
Juste assez pour penser autrement.
Juste assez, peut-être, pour choisir un livre avant de changer d’idée.
P.S. Je l’avoue, avec les vacances, j’ai bénéficié de l’aide de l’intelligence artificielle pour rédiger cet article. Mais promis, la voix est bien la mienne, et c’est moi qui ai choisi les romans! Des fois, ma tête a besoin de ses petites roues pour avancer…
Et surtout, elle est vraie vraie, cette histoire d’ami pas très branché lecture! (Spectaculaire raccourci grâce au mot « branché », qui me permet de justifier l’utilisation d’une photographie prise lors de ma visite du barrage hydroélectrique au parc des Chutes-de-la-Chaudière!)
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